Voiles et dentelles

Le port du voile est un attribut des rites de passage
et un signe de soumission

(...) Au départ, d'un long rectangle ou d'un carré, le voile va s'allonger et s'arrondir sur la robe. Le type à deux pans, issu des barbes, va se perpétuer pendant tout le XIXème siècle en utilisant une écharpe de dimensions de plus en plus importantes. Un voile de cette forme avait l'avantage, contrairement au voile d'une forme classique, de pouvoir être récupéré ensuite  glissée sur les épaules, l'écharpe pouvait agrémenter les toilettes d'été ou du soir.

Le tulle mécanique était brodé afin d'imiter les coûteuses dentelles. Cette technique a eu cours principalement vers 1820-1830 quand la machine ne pouvait pas encore copier valablement les motifs des productions manuelles. On imagina aussi de coudre sur des tulles mécaniques des motifs réalisés manuellement aux fuseaux ou à l'aiguille  ce sont les dentelles dites d'application. Des motifs pouvaient également être cousus sur du réseau entièrement réalisé à la main  c'est le fameux drochel de Bruxelles (bien que cette dentelle soit désignée en France comme d'Angleterre). L'application sur réseau manuel était excessivement coûteuse et ne fut plus guère employée après le milieu du XIXème siècle. La plupart des anciens voiles de mariage sont des applications sur tulle (par exemple le voile porté par la Princesse Mathilde). Dans le dernier quart du XIXème siècle, on aimera à nouveau des voiles entièrement en dentelle à la main, avec des fonds à l'aiguille cette fois, dits points de gaze. Les voiles en dentelle manuellement, le réseau compris, sont des pièces rares. Les princesses belges en ont vêtu de somptueux.
Au départ, le tulle semble bien ne pas avoir été exploité pour lui-même mais seulement comme substitut à la dentelle. Il faut attendre 1834 pour que le célèbre Journal des dames et des modes montre pour la première fois un voile dépourvu de tout motif brodé ou appliqué. Le voile, spécifié comme étant en tulle illusion, y descend plus bas que précédemment. Le tulle va ainsi s'imposer et devenir à la mode.
Si le voile en dentelle est le luxe par excellence, paradoxalement, les journaux de mode ne sont pas toujours favorables à un tel voile et, au cours de la dernière décennie du XIXème siècle, il est parfois jugé lourd, théâtral et mal seyant et manquant de la simplicité dont il convient d'entourer une jeune mariée. Le tulle apparaît comme plus doux au teint et donnant un charme poétique à la toilette nuptiale. Un décor serré empêchait souvent de porter le voile devant le visage et ôtait la possibilité de donner cette aura irréelle à l'épousée. Le tulle ne permettait cependant pas d'inclure le motif de ses armoiries mais le bon goût de telles pratiques donne également lieu à discussion. Une formule intermédiaire consiste à border le tulle d'un volant de dentelle plus ou moins haut. Le voile de dentelle est généralement moins grand car il était évidemment plus facile d'être généreux dans les métrages de tulle  en 1898, on ne conseille pas moins de quatre mètres en grande largeur.
Le voile est porté de différentes façons. Il peut être appelé à la juive, dans les journaux de mode du XIXème siècle, s'il est ramené devant le visage. D'autres appellations plus obscures sont peut-être davantage le fruit de l'imagination de la chroniqueuse de mode comme  à la mauresque, à l'espagnole, à la paysanne. La Princesse Louise (1875), d'après la presse, portait son voile drappé à la hongroise et qui forme une coiffure du goût le plus original. Avec une pointe de féminisme propre à l'époque, l'écrivain Jean Giraudoux pose la question dans La Gazette du bon ton de mai 1913  pouquoi voiler la mariée, cet être nouveau, cet être nouvellement libre.

La démocratisation du tulle au cours du XIXème siècle a permis à un plus grand nombre de mariées de porter le voile. Si, normalement, il ne peut être assorti qu'à la robe blanche, des mariées moins nanties n'hésitaient pas à l'associer à leur modeste robe noire. Jusqu'à la démocratisation de la robe blanche elle-même, vers 1965, la mariée pouvait choisir un voile court ou même une toilette blanche sur une toilette de ville de couleur.

Si aujourd'hui la production de voile en dentelle manuelle est bien terminée, les magasins spécialisés offrent toujours des voiles en technique dite princesse c'est-à-dire des motifs mécaniques cousus à la main sur du réseau mécanique.

Depuis les années 60, le voile est moins porté. Il a été concurrencé par diverses garnitures de tête parfois inspirées de coiffes médiévales (comme chez Balenciaga) et principalement par le capuchon, choisi par Sylvie Vartan lors de son mariage avec Johnny Hallyday en avril 1965. Le chapeau devient une alternative vers la même époque.
Le voile est le premier attribut traditionnel auquel la mariée renonce à cause de son aspect encombrant et désuet. L'enquête réalisée en Flandre entre 1977 et 1994 en dehors des grands centres urbains montre que seules 11% des mariées portent encore le voile. Mais tout grand mariage l'arbore. Aujourd'hui, comme nous l'avons vu, même avec des tenues colorées, il n'est pas nécessairement abandonné et peut même être porté en tulle de couleur assorti à la toilette.

 

Voiles et autres dentelles à la Cour de Belgique
Les voiles utilisés pour les mariages à la Cour sont en général bien documentés et constituent donc une source d'étude précieuse. Léopold 1er offrit à sa fiancée le voile et une robe en dentelle.

La Princesse Charlotte reçut de son père, le Roi Léopold 1er, pour ses noces (1857), des dentelles d'application d'un coût équivalent à 34 ans de salaire d'une dentellière! les dentelles commentées ne sont sans doute pas destinées à la robe de mariage mais au trousseau qui était commandé à la même époque et comporte une robe en dentelle. La presse décrit sa robe comme étant de satin blanc brodé d'argent. Elle n'a déloges que pour le voile immense, chef-d'oeuvre de la dentellerie bruxelloise. Or aucune trace de ce voile n'apparaît dans les archives royales, ce qui pourrait laisser supposer qu'il s'agit d'un cadeau. Il aurait été confectionné par les apprenties de l'école de Ruisvelde (Flandre-Occidentale). Les commentaires parlent d'un produit exceptionnel, d'une véritable oeuvre d'art. (...)
La Princesse Stéphanie reçut son voile de la ville de Bruxelles pour son mariage avec l'Archiduc héritier d'Autriche-Hongrie, Rodolphe (1881). Il est ostensiblement et abondamment orné d'armoiries et la composition est entièrement centrée sur les armes de l'Empire austro-hongrois entourées de l'emblème de Bruxelles. C'est un voile en point gaze entièrement en dentelle manuelle. (...) Des dames bruxelloises offrirent-elles, en 1894, un voile en point de gaze, avec un volant et un éventail, à la Princesse Joséphine, nièce de Léopold II. Le volant servit à garnir la traîne. Le voile, en forme d'écharpe, et le mouchoir assorti sont toujours conservés. Les armoiries des époux y figurent discrètement. Deux ans plus tard sa soeur Henriette se marie. Les dames bruxelloises lui offrirent également un voile également en forme d'écharpe. Les armes de la princesse jointes à celles des Orléans figurent aux angles.

Elisabeth, Duchesse en Bavière, épouse, le 2 octobre 1900, le futur Roi Albert 1er. Le mariage se passe à Munich et n'a aucun écho en Belgique. La presse mettra seulement l'accent sur les festivités organisées à l'occasion de l'entrée du jeune couple au pays. La jeune mariée ne se considère pas encore comme le porte-drapeau d'une Belgique dentellière  elle a choisi un voile en simple tulle. (...)

La Princesse Elisabeth se vit cependant offrir, six mois plus tard, le 8 avril 1901, par un comité de dames brugeoises, une traîne ou manteau de cour en dentelle duchesse confectionnée dans les ateliers d'Alphonse Gillemon-De Cock. La pièce présente les blasons des neuf provinces.

La Princesse Clémentine, née Princesse de Belgique, se marie dix ans plus tard. Conformément à la tradition, elle reçoit, d'un comité de dames belges, un voile et une guimpe assortie. La Princesse Clémentine attachera curieusement son voile à l'épaule et préférera porter sur la tête un voile de tulle. Cette mousseuse texture est jugée, par les journaux de mode, plus seyante au visage que la dentelle. Les armoiries accolées du Prince Victor Napoléon et de la Princesse Clémentine sont extrêmement discrètes. Si cette union avec un prince d'une lignée déchue n'avait pas le côté triomphant de celle de la Princesse Stéphanie, il semble aussi que le goût pour l'étalement des armoiries n'était pas unanime. (...)

Le mariage qui suivit celui de la Princesse Clémentine fut celui du futur Roi Léopold III en 1926. La Première Guerre Mondiale avait, entre-temps, amené ses boulversements sociaux. La mode subit une révolution sans précédent  la femme porte pour la première fois des robes courtes dévoilant ses jambes. C'est la seule période où la robe de mariage sera toujours courte. Dentelles de famille et fleurs d'oranger se reccrochent cependant encore à la tradition  Astrid, née Princesse de Suède, portait l'un et l'autre.

Quatre ans plus tard, une princesse belge de naissance épouse l'héritier de la couronne d'Italie.
L'honneur de la Belgique, qui n'a pas encore renoncé à son prestige de pays dentellier, est en jeu. Comme toutes les princesses nées de Belgique, Marie-José reçoit un voile en dentelle. Il fait partie, ainsi qu'un couvre-lit en dentelle de Bruxelles, des cadeaux offerts par la nation par souscription nationale. Ces présents lui sont remis par une délégation de neuf provinces conduite par les ministres Baels et Lippens. Aucune armoirie ni aucun chiffre ne personnalise le voile. A l'époque, l'industrie dentellière était décadente et produisait des dessins reprenant un amalgame d'anciens motifs accolés sans véritable accent directeur. D'après la presse, la technique employée était l'application fuseau et aiguille sur tulle. Le fabricant bruxellois, Georges Moens, en serait le fabricant. Toutes les dames invitées à la cérémonie de mariage à Rome portaient, comme le prescrit l'étiquette, un voile de dentelle blanche  on aurait dit quatre cent fiancées prêtes à marcher à l'autel, répandues dans les salons du Quirinal, sur le passage du cortège nuptial.

La dernière princesse belge qui reçut des dentelles spécialement assemblées pour sa toilette de noces est la Princesse Joséphine-Charlotte qui épousa, en 1953, le Grand-Duc héritier du Luxembourg. Il s'agit d'une traîne en duchesse et d'un voile orné d'application uniquement sur le bord, afin de ne pas nuire à l'effet somptueux de la traîne. La confection de la traîne est tout à fait exceptionnelle pour l'époque. La presse montre des photos des ouvrières âgées occupées à réaliser les dentelles. Ces dentellières constituent la dernière génération d'ouvrières professionnelles recrutées pour l'occasion. Il n'est cependant pas exclu que des parties déjà confectionnées aient été rassemblées et complétées pour monter la traîne.

En 1959, La reine Paola porta un voile de famille. Sa fille, la Princesse Astrid, comme sa belle-fille, la Princesse Mathilde, se parèrent du même voile. Il est composé d'une traîne ancienne agrandie par une écharpe en dentelle, le tout en application de Bruxelles.

Extrait tiré de La Mariée ... Princesse d'un jour -
Une histoire de la mariée en Belgique du XIXème au XXIème siècle
de Marguerite Coppens, Bruxelles 2001.
Ce catalogue est édité par les Musées Royaux
d'Art et d'Histoire et est en vente à la librairie du musée.
Renseignements  02741 73 62